Performance interactive
accompagnée d'une pièce musicale de
Murray Schaffer et d'une vidéo d'Éveline
Boudreau, présentée à l'intérieur
du projet Parallaxe
Esplanade
Taché, le long de la rivière Rouge,
Winnipeg, MB
Commissaire : Marie Bouchard
le
4 octobre 2003
Tout
comme les guerres réaménagent les frontières
des pays et modifient les rapports entre les nations, ainsi
en est-il au niveau d'une simple communauté urbaine.
La vie d'une ville est, elle aussi, tissée de luttes
de pouvoirs politiques et socioéconomiques, de cultures
qui se croisent, de zones d'inclusion et d'exclusion. L'ensemble
de ces facteurs façonne l'identité d'une ville
et de ses citoyens, chacun étant sujet à une
identité sans cesse en mutation et soumise au questionnement.
Vers l'autre rive consiste en une collaboration
entre Éveline Boudreau et des citoyens de Saint-Boniface
(incluant le grand Winnipeg). En fin de projet, tous les
collaborateurs sont invités à faire partie
de la performance de l'artiste.
L'ensemble
de l'oeuvre, Vers l'autre rive, a comme
objectifs :
- de mettre en valeur la symbolique du pont interprétée
ici comme un lien entre le passé et l'avenir, un
lien entre les cultures inhérentes à deux
communautés
- de permettre aux citoyens de St-Boniface d'aller au-delà
des codes et de pénétrer dans un imaginaire
collectif nouveau. La plupart du temps, les codes sont compris
par l'ensemble des membres d'une même société,
et <<Nul n'est sensé ignorer la loi>>.
Par sa capacité d'abstraction, l'art mêle les
définitions et efface les frontières. Grâce
à l'art, les codes peuvent rejoindre les archives
de la mémoire et pendant un moment s'effondrer tout
en laissant libre cours à l'imaginaire des participants.
Oeuvre
en trois temps
Avant la Résidence Parallaxe, Éveline
Boudreau a créé une vidéo sur le grand
thème du pont comme moyen de communication et lien
physique entre les communautés. (voir Vidéo)
Durant
la Résidence Parallaxe, partant
du double principe que
- la pensée et l'action engendrent la créativité
- la tradition ou la culture 'déposée' dans
la mémoire collective sert de réservoir aux
potentiels sémantiques,
Boudreau
invite les francophones et francophiles à participer
à son oeuvre dans le but de créer un récit
collectif. Durant la première semaine de Résidence,
munie de son magnétophone, l'artiste fait appel aux
gens de St-Boniface et se met à l'écoute d'histoires
personnelles et officielles, recueille leurs histoires.
En faisant ainsi appel à leurs expériences
et réflexions, elle explore la spatialité
et la temporalité du milieu.
Suite à ces rencontres et cette collecte d'histoires
de la première semaine, il appartenait ensuite à
l'artiste d'interpréter et de rassembler le tout
en un langage cohérent. À partir des histoires
entendues, il fallait déceler le fil d'Ariane qui
permettrait à la communauté de mieux se reconnaître.
Voilà que durant la seconde semaine de Résidence
surgit un texte syntaxique et visuel. Boudreau a opté
pour la publication d'un journal - un seul numéro
à plusieurs exemplaires, une contrefaçon de
l'hebdomadaire francophone local: La Liberté. Les
histoires sont transcrites et rassemblées par l'artiste
qui reçoit l'aide technique des étudiants
en communication du Collège St-Boniface. On peut
donc lire des extraits d'entretiens qu'a eu l'artiste avec
des francophones du milieu. L'expression orale est devenue
textes accompagnés d'une documentation photographique
de certains lieux porteurs de sens pour les participants
et choisie par eux. La symbolique du pont est ici jumelée
avec celle du journal Vers l'autre rive,
gage de communication et de lien entre les lecteurs, entre
les usagés du pont. Forme médiatique, le journal
réunit les missives des participants et agit comme
moyen/symbole de dissémination du message. C'est
aussi une façon bien spéciale pour l'artiste
de laisser aux participants une sorte de ‘'petit souvenir'
où chacun peut s'y lire.
En
participant à ce processus, la population francophone
de St-Boniface entame une démarche vers l'autre,
démarche libératrice pour ceux et celles qui
se sentent trop souvent isolés et/ou opprimés
en tant que francophones. Cela peut aussi être réconfortant
et faire du bien de se confier à une étrangère,
l'artiste, qui ne portera ni jugement à priori, ni
à posteriori, ni personnel. Une démarche qui
deviendrait peut-être même cathartique. Mais
le plus important demeure le fait de raconter son histoire,
SE raconter. Cette expression de soi est créatrice
d'identité et vient rejoindre en même temps
les deux titres : celui de l'oeuvre, Vers l'autre
rive, et celui de la Résidence, Parallaxe.
Aussitôt qu'une démarche vers l'autre est entreprise,
une nouvelle vision des choses s'avère possible.
En
troisième lieu, au terme de la Résidence,
la performance émerge. Du 'work in progress' de quelques
mois s'articulent les différents axes de l'oeuvre
- vidéo (montage à Hull), rencontres (découvertes),
histoires entendues (confidences), audio (prise de parole),
production du journal (dissémination), écritures
(transmission de la pensée), musique (ambiance) pour
former un ensemble cohérent lors de la performance
finale. De façon festive, à une heure convenue,
l'artiste invite ses participants à venir prendre
le thé à l'esplanade Taché, le long
de la rivière Rouge, non loin du pont qui est visible
à l'oeil nu et dont on célèbre l'ouverture.
Certains participants se connaissent déjà
mais chacun est sans savoir qui sont les autres participants.
Ce thé offert par l'artiste se fait sous le signe
de la rencontre, dans son sens réel et symbolique.
Pour l'occasion, elle a préparé le thé,
a prévu une pièce musicale, a installé
sa vidéo au sujet des ponts, prête pour la
projection et enfin recevoir ses collaborateurs. Elle, elle
s'est parée de ses plus beaux atours! Le soleil est
au rendez-vous et ils arrivent enfin. Ils s'assoient aux
petites tables aux couleurs du drapeau franco-manitobain.
Sous les yeux de son auditoire attentif et installé
dans l'escalier de l'Esplanade, l'artiste leur souhaite
la bienvenue et leur sert le thé dans des tasses
qu'elle a fabriquées pour l'occasion. Tout en se
rencontrant, les participants découvrent le journal
déposé sur les tables, puis elle leur donne
encore une fois la parole en passant le micro à qui
veut bien s'exprimer.
Comme
on construit des ponts pour traverser la rivière,
les citoyens ayant collaboré à cette oeuvre
ont symboliquement construit des liens pour traverser l'isolement
et l'incompréhension. En participant, ils se seront
administré eux-mêmes du sang neuf, forts d'une
identité plus nette. Tout en préservant la
mémoire de leurs racines, ils se seront un peu transformés...
Puissent-ils être habités par de nouvelles
images, par un nouveau paysage intérieur. Suite au
projet Parallaxe, puissent de nouveaux
points de vues s'exprimer, conformes au concept de la parallaxe.